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Illustration : Layloo (@mycrazycolouredmind)

À moins de revenir d’une retraite monastique de plusieurs mois ou de vivre sous une roche, le mouvement de dénonciations d’agressions sexuelles a sûrement envahi vos réseaux sociaux à l’été 2020 comme il a envahi le mien : d’un coup, sans crier gare et n’épargnant pratiquement personne. Dans le fond, cette vague de dénonciations m’a un peu fait le même effet que lorsque je tombe dans ma semaine deux jours d’avance : c’était un moment en soi inévitable, mais qui m’a tout de même prise par surprise! Et cette série de dénonciations a aussi eu un impact profond sur ma vie : elle m’a m’a forcée à (re)mettre mon ex aux vidanges… 

 

En toute honnêteté, les comportements problématiques de mon ex m’étaient connus depuis des années déjà. Mais comme nous n’étions plus ensemble, j’essayais tant bien que mal d’ignorer la situation dans son ensemble. Par contre, quand le nom de mon ancien chum a finit par apparaître sur l’une des listes anonymes de dénonciation, je ne pouvais plus faire l’autruche, je devais confronter la réalité et la nommer telle qu’elle est : mon ex est un agresseur.

 

Pas juste ça : mon ex, c’est un serial agresseur.

 

Mettons que dans la liste des choses que je ne n’aurais JAMAIS voulu verbaliser un jour, ça doit pas mal faire le top 5. Attention, je dois préciser ici : mon ex est un agresseur, mais il n’est pas le mien. Je suis une survivante, mais pas de ses actions ou de ses gestes. De notre brève rencontre amoureuse, il ne restait pas grand chose entre nous. On ne se parlait plus depuis des années, mais on gardait des rapports polis lorsqu’on se croisait dans la rue ou dans des shows.  La trajectoire difficile et prédatrice de mon ex a commencé bien après nous deux…

 

Flashback à l’été après notre rupture : nous fréquentions encore les mêmes endroits et les mêmes ami.e.s. Sauf que plus les mois (et après les années) avançaient, plus les témoignages qui me parvenaient s’accumulaient. Et plus les témoignages s’accumulaient, plus ces quelques rencontres à la volée avec mon ex me laissaient avec un poids sur l’estomac! 

 

Il faut me comprendre : j’aurais aimé avoir la chance de l’éviter totalement, ou mieux de lui parler dans le casque quand je le croisais par hasard dès que j’ai eu vent de la première affaire tout croche qu’il avait fait. Le problème, c’est qu’après j’aurais dû justifier à mon entourage pourquoi j’étais passée de ex-semi-chill-on-se-dit-allo à level-extrême-d’exclusion-ouache-caca. Pis ça, ça me tentait vraiment pas.

 

Alors j’ai essayé tant bien que mal de l’éviter. Au début, j’ai fait ça tranquillement, en l’excluant subtilement de mes partys et de mon cercle. Ah, oups, j’ai ENCORE oublié de l’inviter à ma fête. Fin de semaine de retrouvailles de la gang? Hey, faisons-ça juste entre filles que je disais pour l’exclure incognito.

 

C’était mieux que rien.

 

Chaque fois que je croisais sa route, mon feeling était ambigu. D’un côté, je me sentais mal de lui « rendre la vie facile » en ne le confrontant pas. J’avais l’impression de le protéger, comme si j’étais en quelque sorte la lourde porteuse de ses secrets horribles. D’un autre côté, je me savais privilégiée d’être la confidente de femmes s’étant ouvertes à moi et je savais que ce n’était pas ma place de outer leurs expériences traumatisantes sur la place publique.

 

En tentant tant bien que mal de faire comprendre à mes ami.e.s de s’éloigner de lui, un moment donné, ma gang, qui est pas aveugle, a remarqué mon manège. On me demandait souvent Pourquoi? Prise dans la confidence, je répondais toujours Juste…fais moi confiance. Combien de fois je me suis entendue dire à des gens cette phrase sans pouvoir m’expliquer… Comme la plupart des témoignages dont j’étais la réceptrice m’ont été transmis en toute confidentialité, je n’ai jamais eu le luxe d’ignorer mon ex comme j’aurais voulu lorsque des ami.e.s étaient présents. Ces fameux témoignages, d’ailleurs, donnaient un bon portrait du cycle malsain qui se créait chez lui: ils m’arrivaient de toute part, de mes amies proches à des inconnues qui trouvaient mon Instagram pour venir me parler de lui… 

 

L’avantage de la dénonciation de mon ex sur une blacklist, c’est de ne plus avoir à marcher sur des oeufs. Je n’aurai plus jamais à me justifier. J’peux pas vous dire le soulagement. Par contre, mon cheminement personnel est loin d’être fini, parce que je me pose encore beaucoup de questions. La plus présente dans mon esprit? Comment j’ai pu me ramasser, en premier lieu, à sortir avec une personne qui possédait autant de noirceur en elle.

 

Je me considère comme une personne avec d’excellentes valeurs, et j’aime penser que je m’entoure de personnes de qualité. Je choisis consciencieusement mes ami.e.s (de plus en plus au fil des années, même). Faque pouvez-vous ben me dire comment, quand on se croit une personne vertueuse et globalement nice, on en arrive à sortir avec une personne comme lui? Une personne qui s’est mise à poser des gestes déplacés, à formuler des paroles insistantes, à manipuler des femmes et à dépasser les limites claires qu’elles formulaient. Des années plus tard, je n’ai toujours pas de réponse claire.

 

Il a blessé de nombreuses amies, en plus d’un paquet de filles que je ne connais pas non plus. Il était / est un « charmeur » hors pair. Ça explique sûrement une partie de son « succès » auprès des filles de son entourage. 

 

Quand une personne que tu as aimée devient un.e agresseur.e, croyez-moi que les choses ne sont pas faciles à démêler ! 

 

Je me suis posé 1001 questions, j’ai revisité certaines actions qui m’ont semblées anodines à l’époque, mais qui prennent une nouvelle tournure maintenant que j’ai appris ce que cette ancienne flamme avait fait de mal. J’essayais de voir un signe dans ses agissements passés qui trahirait le monstre qui s’est emparé de lui. Je me demandais si j’avais passé à côté de quelque chose, si j’aurais pu prévenir, empêcher…

 

Quand on a commencé à sortir ensemble, il y a genre sept ans, tout allait bien. Il ne m’a jamais rien infligé qui relèverait de l’abus physique ou psychologique. Il n’y avait que peu de traces dans ses actions de ce qu’il deviendrait un jour. Ok, il avait peut-être une petite propension à la boisson. Ok, il passait peut-être quelques commentaires déplacés ça et là… Pis ok, il avait peut-être une fascination pour le concept de la conquête et de la poursuite, pis… pis… pis.

Et là badabim-badaboum ! La culpabilité qui embarque. La fameuse maudite question qui fait guilt-trip jusqu’aux petites heures du matin dans ton lit : J’aurais-tu pu faire quelque chose ?

La réponse à laquelle je crois que toute personne dont un.e ex-copain.ine / flamme / amant.e est devenu un.e agresseur.e doit s’accrocher, c’est un beau gros non

 

NON, ok ? 

 

On est responsable que de ses propres actions. Endosser une part de responsabilité dans ce que quelqu’un.e devient, particulièrement un.e agresseur.e, c’est lui enlever la pleine imputabilité de ses actions.

Ça ne veut pas dire que c’est facile de réconcilier l’amour qu’on a eu pour une personne et la nécessité de croire les survivant.e.s qui la dénoncent. C’est un travail personnel, intime, qui a des conclusions différentes pour chaque personne qui le traverse. En tant que survivante de harcèlement sexuel et de violence à caractère sexuel, mon cœur est en mille miettes pour les autres femmes qui ont subi des traumatismes aux mains de cette personne que je croyais connaître. 

Personnellement, quand ma relation s’est terminée avec lui (il y a de ça sept ans), j’avais choisi de le sortir de ma vie comme on sort les poubelles nonchalamment un jeudi soir : sans grand effort et motivation, en traînant le sac à terre un peu. Il n’y avait pas d’animosité entre nous ou de raison d’y en avoir, après tout. Le quitter était une tâche désagréable, mais nécessaire, comme la plupart des tâches ménagères quotidiennes. Ça a été une bonne vieille rupture désagréable et moche. Pas cool, mais pas terrible! Dans le fond, ce que je rejetais mollement sur le bord du chemin comme mes vidanges, c’était la relation poche beaucoup plus que la personne… 

Mais tout ça, c’était bien avant la vague de dénonciations. En découvrant son nom sur la liste et en étant au fait de toutes ses actions, je me retrouve un peu à le ressortir aux vidanges une deuxième fois, cette fois-ci, en tant qu’être humain. Laissez-moi vous dire que maintenant, il n’y a plus de nonchalance et que l’énergie est totalement différente : je le mets aux poubelles vigoureusement, sans hésitation, comme on se débarasse du sac noir trop plein après avoir oublié de sortir les vidanges la semaine d’avant. Malgré l’affection que j’ai pu lui porter, et les sentiments légitimes et valides que j’ai pu avoir pour lui, je me tiens d’abord et avant tout de manière solidaire aux côtés des victimes. Cette fois-ci, mon ex est aux vidanges, mais pour de bon.

Hildegarde

 

Artiste pluridisciplinaire et étudiante en enseignement de la musique, Hildegarde est aussi une experte en films de Disney et de Pixar. Préoccupée par le rôle des femmes dans les médias et la culture populaire, elle en fait un combat de tous les jours. Pour les fans d’Harry Potter, sachez qu’elle est Serdaigle de la tête aux pieds.

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