ArticlesLa BicheMontées de lait

Illustration : Garance (@garance_bb)

« La semaine passée, en plein blitz YouTube de décolorations ratées, j’ai vu une fille vivre une véritable remise en question identitaire. Sa chevelure fondait sous ses doigts et elle criait qu’elle allait mourir et qu’elle ne comprenait plus sa vie. Et même si ça peut paraître niaiseux de s’en faire à ce point pour des cheveux, je la comprenais. »

(Citation tirée du Livre « Maquillée » de Daphné B., p.174)

 

J’étais dans un bar à Montréal et je fêtais mes 23 ans avec mes ami.e.s. La bière était bonne et l’ambiance était chaleureuse. On parlait de tout et de rien jusqu’à ce que mon amie, qui était assise juste devant moi, me parle de son expérience de coco rasé. Une phrase m’est restée dans la tête depuis cette conversation :  Toutes les filles devraient se raser la tête au moins une fois dans leur vie.  Elle ne m’a pas vraiment dit pourquoi. Je sentais que c’était une question d’expérience. Comme s’il fallait le vivre pour pouvoir en parler davantage, pour comprendre vraiment ce que ça veut dire, se retrouver, soudainement, face à soi-même et la société, avec le coco rasé. 

 

Ayant déjà eu l’idée de me raser les cheveux dans le passé (sans avoir de raison, mais bien par pure curiosité), j’étais maintenant convaincue. Mais j’avais peur de changer d’idée, alors je ne me suis même pas donné le temps de me poser de questions, de me demander si ça me tentait vraiment ou pas. En toute honnêteté, ça ne me tentait pas vraiment. J’avais peur d’être moins belle, de me sentir nue et surtout moins « féminine ». Mais je sentais dans la voix de mon amie le poids de l’expérience, la voix de la sagesse. 

 

Ça fait que j’ai décidé de le faire.

 

J’ai à peine eu le temps de me rendre compte de la transformation capillaire que je vivais que je voyais déjà de longs bouts de cheveux se déposer autour de moi, doucement. Ma soeur me rasait les cheveux maladroitement. C’était probablement la première fois qu’elle utilisait un clipper. Dans pas long, j’allais avoir le coco rasé.

 

Je me suis donc retrouvée devant le miroir, mi-perplexe, mi-excitée par ce changement, à me flatter la peau qui me restait sur la tête. 

 

Je me sentais toute nue. Littéralement. J’avais perdu un élément important de ce qui couvrait ma tête, de ce qui cachait un peu de mes oreilles, de mon cou, de mes épaules… Ça me faisait peur, mais j’avais un bon feeling. Je me disais : Faut juste que j’assume le truc et ça va bien aller. 

 

Je me suis rattachée à ce que mon amie m’avait dit dans ce bar quelques jours plus tôt et j’ai essayé de me prouver à moi-même que c’était comme un défi que j’étais capable de relever. 

Mais je pensais quand même à ces personnes qui m’avaient découragée de me raser la tête. 

 

Tes cheveux sont tellement beaux, pourquoi tu les coupes!?

 

Heeein je ferais tellement jamais ça…

 

Et le pire de tous qui m’a été dit quelques mois après la transformation capillaire:

 

Pauvre toi, ça a tellement pas l’air de repousser vite.

 

Malgré ces commentaires, j’essayais de construire la confiance dont j’avais besoin pour affronter le monde avec ce nouveau style. Je voulais montrer que je me sentais belle même sans cheveux. J’avais accepté le défi. Maintenant, je devais expliquer pourquoi il en valait la peine, je voulais prouver que l’idée n’était pas aussi folle que ça, que c’était un bel exercice. Mais reste que je me sentais quand même nue… Alors je me suis fait percer les oreilles, question d’équilibrer un peu le manque d’artifice autour de mon visage. 

 

Faut dire que mes moments de confiance face à cette décision étaient toujours de courte durée. Alors j’essayais de me rassurer en me répétant : ce sont juste des cheveux après tout, ça repousse! C’était la première fois que je sentais vraiment à quel point on accordait de l’importance aux cheveux dans notre société, surtout lorsque tu es une femme. C’est comme essentiel d’en avoir et, de préférence, longs. 

 

La plupart du temps, je ne me suis pas sentie sexy sans cheveux sur la tête. Souvent, j’avais l’impression de ressembler à un p’tit gars. En plus de mes réflexions quotidiennes sur mon apparence en lien avec le coco rasé, j’avais régulièrement droit à des regards plutôt interrogateurs et surtout à LA question :  Mais pourquoi t’as fais ça!??  Malgré tout, là où ça a frappé le plus fort, c’était dans le regard que je posais sur moi-même. 

 

… Quand je rencontrais du monde pour la première fois, je m’imaginais toujours ce qu’iels allaient se dire à propos de mon apparence.

 

… Quand je faisais l’amour et que la personne avec qui je partageais ce moment flattait mon coco, je me disais que ça aurait été plus sexy si j’avais eu des cheveux.

 

… Quand je m’habillais, j’essayais fort de le faire de façon plus féminine pour compenser le « manque » de féminité qui venait avec le coco rasé.

 

Bref, du overthinking, j’en ai fait! Mais il y a aussi eu ces moments qui me redonnaient confiance en moi. J’oscillais comme un yoyo entre les questions existentielles et la redécouverte de ma féminité, de ma relation avec mon apparence physique et de comment je me percevais face aux autres. Dans les beaux moments, il y a eu : Quand des femmes que je ne connaissais pas s’arrêtaient dans la rue pour me dire qu’elles trouvaient ça badass mes cheveux (ou plutôt mon absence de cheveux?). Toutes les personnes qui se sont confiées à moi en me disant que c’était sur leur bucket list de se raser les cheveux et que je les inspirais à le faire. Cette rencontre avec un gars dans un party qui lui aussi était chauve. La première chose qu’il m’a dit quand on s’est vu.e.s c’était comment il me trouvait belle avec le coco rasé. Tout le reste de la soirée, on s’est frenché. Deux cocos rasés qui s’embrassent, je trouvais ça sexy.

 

Il y a aussi eu ces moments avec moi-même où je prenais le temps de conceptualiser ce qu’était ma féminité. Ça prenait plusieurs formes. Une odeur, un son, une émotion, une pause, quelque chose de relationnel, un dialogue, une chose en constante négociation. Une chose si fragile. Par dessus tout, quelque chose qui n’avait rien à voir avec mon apparence physique. C’était plutôt mon regard, la conversation avec moi-même qui me permettait de me connecter avec un tout plus grand et qui m’ammenait à m’affirmer en tant que femme et d’en être fière. Comprendre mes insécurités. Une façon de me définir à l’intérieur de bases plus solides, qui suivaient la vague de l’intuition, et qui à la fois solidifiaient ma confiance en moi. Consolider d’autres aspects, me réconforter dans de nouveaux paysages, loin du regard que l’on porte sur nous-mêmes en se regardant dans le miroir. De façon plus concrète, je tentais de répondre aux questions:

 

Comment me définir en dehors des sphères que je ne contrôle pas, telle l’apparence physique ou le regard des autres? 

 

Quels côtés de ma personnalité je tiens à montrer aux autres? À garder pour moi?

 

Quelles sont mes peurs? Qu’est-ce qui me rend fière?

 

Comment calmer la voix de l’insécurité et être assez patiente pour l’écouter?

 

Plus tard, mes cheveux ont repoussé. Même si j’ai décidé de les garder courts depuis, je repense souvent à cette année coco rasé comme étant une des expériences les plus empowering de ma vie. Rien de moins. Avoir le coco rasé a transformé mon image de manière tellement unique. Et même si si le fait d’avoir les cheveux courts peut aussi être considéré comme étant « inhabituel » pour une femme, j’en viens toujours à la même conclusion : l’expérience de coco rasé et l’expérience de cheveux courts ne se comparent tout simplement pas. À essayer avec un brin de folie.

La Biche

Étudiante en études féministes, La Biche a beaucoup beaucoup d’énergie, qu’elle s’évertue à dépenser dans plusieurs sports, préférablement en nature. Fière d’être une femme, elle est persuadée qu’aucune personne ne devrait être rabaissée dans ses ambitions ou ses relations intimes en raison de son genre.

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